Un saut de mouton dans un sac à curons !

Circulez, y a rien à jeter!

A l’heure où les enjeux stratégiques de l’économie se dessinent au travers du prisme du recyclage et de l’économie circulaire, le projet DEFI-Laine s’est lancé dans la réflexion de l’optimisation de sa matière première ; la Laine …avec un grand L s’il vous plaît ! Mais détricotons d’abord, en quelques lignes, les grands concepts de l’économie circulaire…

Cycle de vie d'un produit

©DamarisBasileJudith

«Rien ne se perd, tout se transforme!» … «Oui, mais à quel prix?»

Les notions d’économie circulaire induisent une réflexion complète et complexe dans le cycle de vie des matières premières et de leurs mises en œuvre : tant depuis leur production, qu’au travers de leur transformation, puis de leur utilisation et, in fine, dans leur devenir en fin de vie. La question de la valorisation de la laine sur un territoire comme la Grande Région a conduit les partenaires du projet DEFI-laine à investiguer pour aborder et décrypter toutes les facettes de ce cycle.

S’il est évident, pour certains, que les moutons sont des acteurs directs d’une gestion raisonnée de la biodiversité et de l’entretien des paysages, d’autres, en revanche ne voient en eux qu’une base pour des vêtements chauds et moelleux ou encore une vulgaire contribution à la diversification de nos assiettes. Sans compter ceux qui n’aiment que l’observation des transhumances, des fileuses, des concours de tonte. C’est dire qu’il y a matière à discussion …

Moutons grisTribuT  © Jean-Luc Cornec

Voici donc le défi des partenaires du projet Interreg : à travers ses différentes actions, DEFI-Laine s’est attaché à ancrer toutes les facettes découlant de l’utilisation de cette noble matière qu’est la laine, à en inscrire toutes les déclinaisons dans les processus d’économie circulaire et à en pointer les atouts économiques dans une Grande Région qui en a longtemps fait, autrefois, l’un des fleurons de ses activités manufacturières. Mais quelle est donc la motivation de cette résurgence ? La réponse est simple : le constat !

Pognon ou raison ? Telle est la question !

De l’utilité et du sens d’expédier nos matières premières pour les transformer à l’autre bout de la terre, via des petites mains payées à peine de quoi survivre pour travailler, des heures durant, dans des conditions souvent déplorables ! De l’utilité de faire faire nos biens de consommation par des personnes que nos comportements d’acheteurs trop peu conscients, maintiennent dans l’exploitation… Le voilà ce constat !

Photo d'un bateau© Skitterphoto

Le nerf de la guerre serait-il donc toujours le pognon ? La raison ne pourrait-elle être le pendant indissociable de l’équation ? A travers les différentes missions et les outils que le projet développe, les partenaires de DEFI-Laine se sont donné pour mission de cheminer vers une réponse moins binaire et bien plus nuancée.

Cela a, bien évidemment, un coût tout autre que le «Made in China»… Oui, tout à un prix, mais ne dit-on pas aussi, paradoxalement, que «La vie n’a pas de prix?» ou « Je suis trop pauvre pour acheter à bas prix ». Le coût carbone pour traverser les océans n’a-t-il pas un impact plus important que les quelques euros supplémentaires qu’il faudra débourser pour recentrer notre économie localement ? Est-il nécessaire de continuer à augmenter la consommation sous prétexte qu’elle coûte peu cher ? Ne serait-il pas temps de reconsidérer nos valeurs et de nous engager vers une consommation plus réfléchie, plus intelligente, moins énergivore, plus respectueuse ? Ne vaut-il pas mieux payer le prix d’un produit de qualité qui va durer bien longtemps plutôt que d’acheter très souvent des produits de basse qualité qui vont s’abîmer très vite ? Tout cela pour assurer la pérennité de nos ressources, de notre savoir-faire, de notre économie et de notre développement de façon durable.

Le cercle vertueux… et la boucle est bouclée!

Cette économie locale qui, par effet de spirale et telles les fractales (comme ces petits motifs du chou Romanesco qui se reproduisent à l’infini et à différentes échelles !) recréera elle-même une économie à plus grande échelle et permettra le maintien d’une dynamique respectueuse des conditions de travail, génératrice et conservatrice de savoir-faire. Tout se paie ou finit par se payer alors autant, d’emblée, ne pas continuer à générer de dettes pour notre avenir… ou celui de ceux qui en dessineront la suite. Il ne s’agit pas pour autant de fonctionner en économie minimale mais plutôt de mieux fonctionner économiquement parlant. A l’instar de ces petits producteurs locaux qui ont si longtemps été étouffés par les centrales d’achat des grandes surfaces qui leur imposaient un prix minimal… trop bas.  Ces cultivateurs et ces fermiers sont aujourd’hui largement en train d’inverser la tendance en se réappropriant d’autres réseaux : ceux de la consommation directe et locale !

Choux Romanesco

Chou Romanesco © Marc Rigaud

Bien évidemment, il y a tout un travail de fond qui a été réalisé pour en arriver à cette conscientisation : les consommateurs sont devenus des consom’acteurs sensibilisés à ces nouvelles problématiques. Si cette mutation s’est opérée pour l’alimentation, pourquoi pas pour toutes les strates de la consommation ? La lame de fond était présente depuis un bon moment mais désormais elle ne demande qu’à remonter à la surface et chacun de nous peut surfer sur ce mouvement. En matière de laine, DEFI-Laine se charge de tracer les routes, il suffit juste de les emprunter et de suivre les bonnes voies.

Si, ‘’Dans le mouton, tout est bon’’… sa toison va dans le curon !

Les quoi ? Les c-u-r-o-n-s !  Une sorte de big bag en toile de jute, destiné à recueillir les toisons. Ces curons (parfois appelé culs ronds) sont utilisés partout pour récolter et transporter la laine.

Dans les moyens et grands élevages, la récolte des toisons se fait dans les curons, qui sont transportés vers le lieu de lavage ou d’exportation. Dans les petits élevages, la laine est parfois jetée, car en trop faible quantité elle ne peut s’inscrire dans un traitement collectif d’ampleur.

photo de curronsCurons ©Arnaud Chochon

Pour valoriser au mieux ces toisons, encore faut-il les trier. En effet, chaque race de mouton possède ses propres caractéristiques. Le tri peut donc se faire, par couleur, par zone au sein d’une toison (la laine des pattes n’est pas de la même qualité que celle du dos), par caractéristique (gonflant, finesse, longueur…). Chaque fibre peut alors trouver sa destination en fonction de ces critères.

Par le biais de l’analyse d’échantillons de toisons, le département textile de Celabor à Herve, partenaire technico-scientifique de DEFI-Laine, a pu mettre en évidence les caractéristiques de nombreux lots de laines de la Grande région et faciliter ainsi leur meilleur usage possible.

Les caractéristiques des fibres les plus épaisses, jarreuses, ou pailleuses, ont aussi pu être déterminées. Elles peuvent ainsi aussi être valorisées.

Un dispositif de collecte dans les Recyparcs : une idée à suivre !

Pour mutualiser les collectes et réduire les quantités non-utilisées sur son territoire, Le Parc naturel des 2 Ourthes (Belgique) propose depuis peu un nouveau système de récole individuelle, dans le cadre du projet DEFI-Laine.

En effet, le territoire du Parc naturel[1] abrite de nombreux propriétaires de petits troupeaux de moutons, entre cinq et dix bêtes, qui ne savent pas quoi faire de leur laine. Souvent, cette laine est jetée, brûlée ou plus rarement donnée à une connaissance de l’éleveur qui saura la carder, la filer et la tricoter. Le Parc souhaite donc redonner de la valeur aux toisons des petits élevages.

Il compte entre 120 et 130 éleveurs de moutons sur son territoire, qui possèdent ensemble plus de 2000 moutons. En sachant qu’une toison de mouton pèse entre 2kg et 2,5kg, cela signifie qu’il y a plus de 4 tonnes de laine valorisable rien que sur le territoire du Parc naturel. Une quantité non négligeable !

Depuis 2018, le Parc organise une collecte de laine. La première année, peu d’éleveurs avaient pu y participer. Deux améliorations sont donc prévues pour 2019.

D’une part, un lieu de stockage a été trouvé à Montleban, sur le territoire du Parc naturel. Facile d’accès à proximité de l’autoroute, cet espace sera géré par son propriétaire et par un tondeur professionnel à proximité. Les éleveurs pourront y amener leur laine deux fois par mois pendant l’été. Cela devrait permettre à davantage de petits éleveurs de déposer leur laine. Ce lieu de stockage est également plus pratique pour le négociant en laines, puisqu’il n’a plus qu’à venir charger la laine et ne doit plus s’occuper de l’accueil des éleveurs lors d’une collecte, puisque ces derniers seront passés auparavant. Une balance pour peser la laine ainsi que des porte-curons afin de trier les qualités de laine sont mises à disposition sur le lieu de stockage.

D’autre part, le Parc naturel a établi un partenariat avec l’AIVE (Association Intercommunale de Protection et de Valorisation de l’Environnement) afin d’installer dans tous les parcs à conteneurs de son territoire des dispositifs de collecte de laine. Ces dispositifs ont deux rôles : faire la promotion des dates et horaires durant lesquels le lieu de stockage est ouvert, ainsi que fournir des curons aux éleveurs, contenant indispensable pour conditionner la laine. Cela permet aussi d’éviter de recevoir de la laine conditionnée en big bags synthétiques ou en sacs poubelle comme cela arrive fréquemment. Ces curons proviennent de l’entreprise Traitex de Verviers, une des dernières entreprises industrielles de lavage de laine d’Europe.

dispositif dans le parc à conteneurs

En plaçant ces dispositifs dans les Recyparcs, le Parc assure une belle visibilité à sa collecte car chaque citoyen est amené à y passer durant l’année. Chacun est ainsi, aussi, informé du fait que la laine locale est valorisée.

Afin d’obtenir un ou plusieurs curons, le propriétaire de moutons intéressé devra remplir un formulaire qui lui sera remis par le préposé du Recyparc. Ce formulaire contient les coordonnées de l’éleveur, le nombre de moutons et leur race, etc. Ces données permettront d’inviter ces éleveurs à de futurs événements ou formations et de préparer la collecte puisque la quantité de laine pourra être anticipée.

En plus de ces dispositifs, le Parc communique dans la presse, sur les réseaux sociaux et dans les bulletins communaux. Il incite les très petits propriétaires à se rassembler pour réduire le coût du transport.

Ces dispositifs seront présents trois mois par an dans les Recyparcs, de juin à août, jusqu’à la collecte officielle de la laine au lieu de stockage. Des lieux stratégiques ont été choisis dans les Recyparcs pour placer ces dispositifs et un visuel attrayant a été demandé afin qu’ils soient vus de tous.

Pour l’instant, le négociant DBC Wool achète l’ensemble de la laine collectée par le Parc naturel. La laine de bonne qualité est valorisée via Lanado, une marque wallonne locale et éthique qui réalise des couettes, oreillers et sur-matelas en 100% pure laine belge. Les autres laines ne sont pas valorisées pour l’instant.

couette lanado

Mais, les Parcs naturels belges et français du projet (le Parc naturel des deux Ourthes, le Parc naturel Hautes Fagnes Eifel, le Parc naturel de Gaume et le Parc naturel régional de Lorraine) projettent à l’avenir de valoriser cette laine via la création d’un géotextile en laine. Cette « couverture de sol » serait notamment destinée aux maraîchers ou entrepreneurs de jardins. Il remplacera les supports en plastique noirs ou transparents qui sont visibles un peu partout sur nos territoires au printemps et qui sont tout aussi mauvais pour l’environnement que disgracieux dans nos paysages.

Ce «non-tissé» a été  imaginé et conçu à base des toisons les moins nobles (ou des parties habituellement écartées). Néanmoins, le résultat est d’une grande qualité. Le matériau est esthétique, élégant, chaleureux. La pose du géotextile a pour objectif de lutter contre la poussée des adventices et de limiter l’évaporation et l’érosion des sols. L’idée d’utiliser un produit naturel est donc logique. Ce géotextile se présente sous la forme de rouleaux. Vu ses caractéristiques, il nécessite de grandes quantités de laine, ce qui permettra d’utiliser les laines de couleur et de roux ardennais encore non valorisées à ce jour.

géotextileGéotextile © S.Lavigne

Le Parc naturel Hautes Fagnes Eifel a fait réaliser un échantillon test de ce produit il y a quelques mois. La laine a été achetée lavée chez DBC Wool et a ensuite été transportée chez Amarande en France pour y être aiguilletée. Les rouleaux créés ont ensuite été distribués à quelques partenaires pour être testés. Un retour sur expérience aura lieu à la fin de la saison et de la phase d’expérimentation.

Géotextile au pied d'arbustesContacts :

Pierre-Emmanuel Gillard – Parc naturel des 2 Ourthes – p.e.gillard@pndo.be

Sandra Lavigne – Parc naturel de Gaume – s.lavigne@png.be

[1] Les communes de La Roche-en-Ardenne, Houffalize, Gouvy, Tenneville, Bertogne et Sainte-Ode